Découvrez les différents cerisiers
Les cerisiers occupent une place centrale dans la vie quotidienne des Japonais. Le kanji 桜 (sakura) est lui-même révélateur : il est composé du radical du bois (木), du caractère de la femme (女) et d’un élément évoquant les pétales — comme si la langue avait voulu inscrire la délicatesse de la fleur dans l’écriture même. Au Japon, les saisons ne sont pas de simples phénomènes météorologiques : elles structurent la société, le calendrier et la façon de vivre. Et parmi elles, le printemps appartient au sakura.
Historiquement, les cerisiers ont toujours été omniprésents dans la culture japonaise. On les retrouve dans les gravures ukiyo-e, dans la musique de l’époque Edo, sur les kimonos. Aujourd’hui encore, les sakura sont partout : dans les supérettes, dans les publicités, dans les mangas et les animes.
Cette fleur est porteuse de plusieurs symboles. Elle marque d’abord l’arrivée du printemps, un moment charnière dans le calendrier japonais — celui des remises de diplômes, des rentrées scolaires et des débuts de carrière. Elle incarne aussi le mono no aware (物の哀れ), ce concept japonais qui désigne une douce mélancolie face à la fugacité des belles choses. La floraison des cerisiers ne dure en effet qu’une semaine à une dizaine de jours. C’est précisément cette brièveté qui lui confère une empreinte si puissante dans la société japonaise.
Pour savourer ce moment, les Japonais pratiquent le hanami (花見) — littéralement « regarder les fleurs » — en pique-niquant sous les cerisiers entre amis, en famille ou entre collègues. Les parcs se remplissent de monde dès les premiers jours de floraison. Des festivals dédiés sont organisés partout dans le pays, avec des stands de nourriture et d’artisanat. Certains lieux proposent également des installations nocturnes, le yozakura, où des lanternes illuminent les arbres et donnent aux pétales une teinte nacrée et irréelle.
On a souvent l’impression de ne connaître qu’un seul cerisier, mais il en existe en réalité de nombreuses variétés, qui éclosent à différents moments de l’année et arborent des formes et des couleurs très variées. Voici un tour d’horizon des plus emblématiques, et des endroits où aller les admirer.
Somei Yoshino 染井吉野
Le Somei Yoshino est le cerisier japonais par excellence. C’est lui que l’on voit sur toutes les photos de hanami, lui que l’on imagine instinctivement quand on pense au sakura. Il représente à lui seul près de 80 % des cerisiers plantés au Japon.
Ses fleurs, blanc rosé presque translucides, éclosent avant les feuilles — l’arbre entier se couvre donc d’un nuage pâle et délicat, sans aucun feuillage vert pour concurrencer la floraison. C’est ce vide autour des pétales qui lui donne ce rendu si aérien et si photographié. Chaque fleur compte cinq pétales légèrement échancrés au bout, et l’ensemble vire progressivement au blanc pur à mesure que la floraison avance.
Le Somei Yoshino est un hybride artificiel, né au XIXe siècle dans le quartier d’Edo alors appelé Somei — aujourd’hui le quartier de Komagome à Tokyo — où des pépiniéristes le développèrent et le commercialisèrent pendant l’époque Meiji. Il est issu du croisement de l’Oshima Zakura (fleurs blanches) et du Edo Higan (port élancé, longévité remarquable).
Où voir les Somei Yoshino ?
Hitome Senbonzakura 白石川堤一目千本桜
Au nord du Japon, les cerisiers éclosent bien plus tardivement qu’au sud du pays — et c’est souvent là que les plus beaux spectacles se cachent. À la mi-avril, non loin de Sendai dans la préfecture de Miyagi, un lieu d’exception mérite le détour : le Hitome Senbonzakura, entre les villes de Shibata et Ogawara. Son nom signifie littéralement « mille cerisiers d’un seul regard » — et la réalité est à la hauteur de la promesse. Des rangées de cerisiers s’étirent sur plusieurs kilomètres le long des berges de la rivière Shiroishi, formant un corridor de pétales roses dont le reflet se découpe dans l’eau. Un endroit à la fois paisible et saisissant, loin de l’agitation des grandes villes, qui incarne parfaitement cette idée de sakura que l’on découvre au bout du chemin.
Kawazu Sakura 河津桜
Le Kawazu Zakura (河津桜) est le premier cerisier à fleurir chaque année au Japon. Alors que tout le pays est encore en hiver, cet arbre annonce discrètement l’arrivée du printemps, parfois dès la fin janvier.
Ses fleurs sont d’un rose plus soutenu et plus vif que celui du Somei Yoshino, presque fuchsia par endroits. Chaque fleur compte cinq pétales bien arrondis, légèrement plus grands que la moyenne. Ce qui distingue également le Kawazu Zakura, c’est sa longévité : là où la plupart des cerisiers ne tiennent qu’une semaine, sa floraison dure trois à quatre semaines, ce qui en fait l’un des plus généreux à observer.
L’histoire du Kawazu Zakura commence en 1955, quand un habitant de la ville de Kawazu, sur la péninsule d’Izu, découvre un jeune arbre inconnu au bord d’une rivière. Il faut attendre 1974 pour qu’il soit officiellement identifié comme un hybride naturel, probablement issu d’un croisement entre le Kanhizakura et l’Oshima Zakura. L’arbre originel existe toujours, classé monument naturel de la ville.
Chaque année, de début février à début mars, Kawazu lui consacre un festival le long de la rivière : 850 cerisiers tapissent ses berges d’un rose intense, contrastant avec les champs de colza jaune qui fleurissent au même moment. L’événement attire plus d’un million de visiteurs, un chiffre remarquable pour une ville de moins de 30000 habitants.
Où voir les Kawazu Zakura ?
Rivière Kawazu 河津川 河津桜並木
Sur la péninsule d’Izu, dans la préfecture de Shizuoka, la ville de Kawazu abrite le berceau des Kawazu Zakura. Le long de la rivière Kawazu-gawa, des cerisiers d’un rose vif bordent les deux rives sur plusieurs kilomètres, formant un corridor enflammé au-dessus des promeneurs, avec les champs de colza environnants en contrepoint de couleur sur plus de quatre kilomètres. De début février à début mars, la ville organise son festival avec des stands de nourriture et des illuminations nocturnes, attirant chaque année plus d’un million de visiteurs. Accessible depuis Tokyo en moins de deux heures en train, c’est l’escapade idéale pour voir éclore les premiers sakura de l’année bien avant le reste du pays.
Yaezakura 八重桜
Le Yaezakura est le cerisier de l’après — il fleurit deux à trois semaines après le Somei Yoshino, en avril et mai, quand la plupart des autres cerisiers sont déjà retombés. Là où le Somei Yoshino incarne la légèreté et la délicatesse, le Yaezakura impressionne par son opulence.
Son nom signifie littéralement « cerisier à huit pétales », mais c’est en réalité bien plus que cela : ses fleurs sont doubles, voire triples, et peuvent compter jusqu’à cent pétales superposés. Le résultat est une corolle dense et touffue, presque semblable à un pompon, d’un rose vif à fuchsia prononcé. Cette abondance lui donne un aspect presque baroque, très éloigné de l’élégance aérienne du sakura traditionnel. Ses fleurs sont aussi comestibles et utilisées en cuisine, notamment pour parfumer le saké de printemps ou garnir certains plats festifs.
Le terme Yaezakura ne désigne pas une seule variété mais une famille regroupant plusieurs cultivars à fleurs doubles, dont les plus connus sont le Kanzan et le Fugenzo. Ces variétés sont pour la plupart des hybrides cultivés de longue date au Japon, certains mentionnés dans des textes de l’époque Heian (IXe-XIIe siècle). Ils étaient alors particulièrement appréciés de la cour impériale, qui les cultivait dans ses jardins pour prolonger la saison des cerisiers au-delà de la floraison habituelle.
Où voir les Yaezakura ?
Shinjuku Gyoen 新宿御苑
En plein cœur de Tokyo, le jardin national de Shinjuku Gyoen s’étend sur 58 hectares et abrite plus de 1 300 cerisiers répartis en une soixantaine de variétés, offrant l’une des saisons de floraison les plus longues de la capitale. Les Yaezakura y sont particulièrement remarquables : une vingtaine de variétés dont environ 200 arbres d’Ichiyo dans le jardin à l’anglaise, leurs pompons rose vif éclosant en mi-avril quand la plupart des autres cerisiers sont déjà retombés. Des illuminations nocturnes les mettent en valeur à cette période. L’entrée payante filtre naturellement les foules — un luxe rare à Tokyo en pleine saison des cerisiers.
Shidare-zakura 枝垂桜
Le Shidarezakura est le cerisier pleureur. Ses longues branches retombantes forment des cascades de fleurs qui frôlent le sol, lui donnant une silhouette immédiatement reconnaissable, à la fois majestueuse et mélancolique.
Ses fleurs, d’un rose tendre à rose vif selon les variétés, s’épanouissent le long de rameaux souples qui s’incurvent naturellement vers le bas sous leur propre poids. L’effet est spectaculaire : l’arbre entier ressemble à un rideau de pétales suspendu dans l’air. Il fleurit légèrement avant le Somei Yoshino, parfois en même temps, selon les conditions climatiques. Il existe des variétés à fleurs simples comme à fleurs doubles, ces dernières étant encore plus denses et lumineuses.
Le Shidarezakure est dû à une mutation génétique naturelle qui affecte la croissance des rameaux. Il est cultivé et apprécié au Japon depuis au moins l’époque Heian, où il ornait déjà les jardins des temples et des résidences aristocratiques de Kyoto. Certains spécimens très anciens sont devenus au fil des siècles de véritables monuments naturels, comme le Miharu Takizakura dans la préfecture de Fukushima — un arbre estimé à plus de mille ans, classé trésor naturel du Japon, dont les branches retombantes couvrent une surface impressionnante au sommet d’une colline.
Où voir les Shidarezakura ?
Miharu Takizakura 三春滝桜
Dans la préfecture de Fukushima, la petite ville agricole de Miharu abrite ce que beaucoup de Japonais considèrent comme le plus beau cerisier du pays. Âgé de plus de mille ans, le Miharu Takizakura est l’un des trois cerisiers géants du Japon et fut le premier arbre classé monument naturel national, dès 1922. Ses branches retombantes s’étendent sur plus de 20 mètres, donnant à l’ensemble l’apparence d’une cascade — ce que son nom signifie littéralement. Posé à mi-hauteur d’une colline, il se laisse admirer sous tous les angles, illuminé en soirée au pic de la floraison. Un pèlerinage incontournable, à faire de mi à fin avril.
Yamazakura 山桜
Le Yamazakura est le cerisier sauvage du Japon. Bien avant que les hybrides comme le Somei Yoshino ne colonisent les parcs et les allées des villes, c’est lui que les Japonais admiraient dans les montagnes et les forêts. Il est considéré comme l’ancêtre spirituel du sakura.
Ses fleurs, blanc rosé à blanc pur, s’épanouissent en même temps que ses feuilles — contrairement au Somei Yoshino dont les fleurs précèdent le feuillage. Ces jeunes feuilles, d’un brun rougeâtre ou vert bronze à l’éclosion, créent un contraste saisissant avec les pétales clairs et lui donnent un aspect plus sauvage et moins homogène que les cerisiers cultivés. Ses fleurs sont plus petites et plus discrètes, mais dégagent un parfum léger que les hybrides modernes n’ont généralement pas.
Le Yamazakura est l’une des espèces sauvages les plus anciennes et les plus répandues du Japon, présente naturellement dans les forêts de Honshu, Shikoku et Kyushu. C’est lui qui inspirait les poètes et les peintres de l’Antiquité japonaise, bien avant l’apparition des grandes variétés horticoles. Dans le Man’yoshu, la plus ancienne anthologie poétique du Japon compilée au VIIIe siècle, le cerisier mentionné dans les poèmes est presque toujours le Yamazakura. Il reste aujourd’hui le symbole officiel de la préfecture de Nara et de plusieurs autres régions montagneuses du pays.
Où voir les Yamazakura ?
Mont Yoshino 吉野山
Dans la préfecture de Nara, le mont Yoshino est considéré par beaucoup de Japonais comme le plus beau site du pays pour contempler les cerisiers. Sur ses flancs fleurissent environ 30 000 cerisiers de près de 200 variétés, majoritairement des shiro-yamazakura, des cerisiers de montagne sauvages. Regroupés en quatre zones d’altitude, leur floraison s’étale sur plusieurs semaines, la nuée rose montant doucement du bas de la montagne vers les sommets de fin mars à mi-avril. L’ascension est jalonnée de temples, de sanctuaires et de salons de thé, faisant du lieu autant un pèlerinage spirituel qu’une contemplation florale. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, Yoshino reste encore peu fréquenté par les touristes étrangers — un privilège rare en pleine saison des cerisiers.
Ukon 鬱金
L’Ukon est l’un des cerisiers les plus singuliers du Japon. Sa couleur le distingue immédiatement de tous les autres : là où le sakura évoque instinctivement le rose et le blanc, l’Ukon affiche des fleurs d’un jaune pâle presque unique dans le monde des cerisiers.
Ses fleurs semi-doubles, d’un jaune verdâtre crémeux à l’éclosion, virent progressivement vers le blanc rosé en vieillissant. Ce dégradé subtil lui donne un aspect changeant au fil de la floraison. Ses jeunes feuilles, d’un vert bronze rougeâtre, apparaissent en même temps que les fleurs, accentuant encore le contraste avec cette teinte inhabituelle. Il fleurit en avril, légèrement après le Somei Yoshino. Son nom, ukon, désigne le curcuma en japonais — une référence directe à la couleur jaune dorée de ses pétales.
L’Ukon est un cultivar ancien, mentionné dans des textes japonais dès le XVIIe siècle. Il est considéré comme un hybride issu de l’Oshima Zakura, dont la mutation aurait produit cette pigmentation jaune exceptionnelle. Il était particulièrement prisé des amateurs de cerisiers rares à l’époque Edo, qui collectionnaient les variétés aux couleurs et formes inhabituelles. Aujourd’hui il reste relativement peu planté comparé aux grandes variétés populaires, ce qui en fait une découverte appréciée des connaisseurs.
Où voir les Ukon ?
Jardins botaniques de Koishikawa 小石川植物園
Dans l’arrondissement de Bunkyo à Tokyo, le jardin botanique de Koishikawa, fondé en 1684, abrite une vaste collection de cerisiers de nombreuses variétés — dont l’Ukon, rarissime en ville. Cette variété tardive aux fleurs jaune-vert marque la fin de la saison des sakura et se découvre ici dans un cadre scientifique et serein, loin des foules des grands parcs de Tokyo. Un lieu pour les curieux qui veulent voir autre chose que le rose habituel.
Des premières fleurs du Kawazu Zakura en janvier aux corolles tardives du Yaezakura en mai, les cerisiers japonais s’étirent sur près de quatre mois et offrent des visages très différents. Le Somei Yoshino reste le plus emblématique, le Shidarezakura impressionne par ses cascades de pétales, le Yamazakura rappelle les origines sauvages du sakura, et l’Ukon réserve sa surprise jaune crème aux plus curieux.
Mais pour vraiment saisir ce que le sakura représente, il faut partir à la découverte du Japon profond : un cerisier pleureur se reflétant dans une rivière, un château féodal encadré de branches fleuries, l’allée d’un temple tapissée de pétales ou un Yamazakura solitaire dominant une vallée de montagne. C’est dans ces instants-là, loin des foules, que l’on comprend pourquoi les Japonais ont fait de cette fleur un art de vivre.